dire qu'il serait très beau plus tard. En effet, ses cheveux blonds lui tombaient jusqu'au bas de la nuque, et ses yeux étaient merveilleusement vivants. Qu'ils soient bleu gris, bleu vert ou bleu turquoise (ils suivaient l'influence du soleil et de la pluie), on pouvait lire ce qu'il pensait. Ses yeux permettaient de voir ses sentiments. Ses lèvres bien pleines, ses fossettes rieuses et son petit nez retroussé lui donnaient un charme plein de gaieté.
Tous les étés, depuis qu'il avait sept ans, Esteban retrouvait ses meilleurs amis Cat' et Stéph' à Canet-en-Roussillon.
Ses parents avaient un appartement dans ce petit village des Pyrénnées Orientales que la civilisation n'avait pas encore transformée en "ville de tourisme".
Lorsque Esteban retrouvait ses amis, le "trio", comme les appelaient les boucanais, reprenait vie. Pourtant, ils n'avaient rien en commun tous les trois. Esteban venait d'un milieu rural, c'était un enfant sans histoire, un peu contestataire parfois, mais qui aimait par-dessus tout s'amuser. Catherine vivait sur place avec sa mère, et avait déjà tout de la "mauvaise graine". Un peu arnaqueuse, un peu voleuse, un peu menteuse, mais toujours fidèle en amitié. Stephanie, elle, est arrivée un an après que l'amitié des petits soit née. Esteban avait alors huit ans, Cat' dix ans et Stéph' treize ans. Elle venait de Montauban, et c'était ce que l'on pouvait appeler une "gosse de riche". Elle était venu avec son frère de vingt-trois ans, Marc, un homme aussi beau qu'il était prétentieux. Si Stéph' ne faisait pas cas des classes sociales, son frère fit sentir dès le premier jour à Cat' et à Esteban qu'ils étaient différents. Mais ils s'en moquaient. Ils avaient décidé que Stéph' ferait parti de leur groupe d'amitié indestructible.
Leur amitié a duré cinq ans. Cinq années merveilleuses. Ils se téléphonaient, s'écrivaient, et l'été, le "trio" était
reconstruit. Lorsque Stéph' eût quinze ans, ses "bourgeois", comme elle appelait ses parents, la laissèrent venir seule à l'appartement, cet appartement qui réunissait de dix heures à vingt-trois heures les trois jeunes. Tous les trois restaient dans "leur" appart toute la journée, exception faite de ces heures ensoleillées où ils partaient à la plage.
Mais ils préféraient rester "chez eux" à regarder des films, des histoires d'amour le plus souvent.C'était logique pour les filles, mais Esteban ?C'est tout simple : il était un des rares garçons qui montrait ses sentiments. Il disait souvent à Steph' :
" Tu vois , Cat' s'en sortira toujours, mais toi et moi, nous sommes des écorchés vifs. On ressent tout plus
fort que les autres. On est trop sensible."
Steph' ne devait comprendre la portée de ces mots que plus tard.
Le 11 novembre 1992, Esteban prit son téléphone en pleurant. Il voulait appeler Stéph'. Il voulait de l'aide. Le
premier coup dur de la vie ne l'avait pas épargné : son père s'était sucidé. C'est ce jour-là que les yeux si vivants de Esteban commencèrent à se voiler. Ils n'étaient pas éteints, pas complètement, mais ils pouvaient faire peur. Ils pouvaient faire mal...
Le 28 juin 1993, ils se revirent. Lorsque Stéphie et Cat' voulaient parler de son père à Esteban il répondait
toujours :
" Je n'ai plus de père."
Et l'expression de ses yeux, cette expression de souffrance intolérable était telle qu'elles n'osaient pas insister. Il détestait son père. Il lui avait fait du mal et il ne l'acceptait pas. Il ne comprenait pas. Il voulait
oublier. Il reprit ses escapades avec ses amis, mais il y avait des moments où il était comme absent. Cat'
et Stéph' faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour soulager sa souffrance, pour le faire revivre, mais ils n'y arrivaient
pas. C'est à cette période qu'Esteban a commencé à fumer. Il ne parlait presque plus, ne répondait même pas
lorsque Stéph' le traitait de fou, d'inconscient, à cause de cette manie qu'il avait de fumer un pétard dès
que quelqu'un lui parlait de son père.
Le 12 juillet, Esteban avait eu la permission de minuit, et il arrivât chez Stéphie avec le sourire. Les deux autres
membres du trio furent tellement surpris qu'ils décidèrent de prolonger sa joie :
" On va à la plage, Esteban ?"
Ses yeux s'allumèrent brusquement. Ils redevenaient vivants, et la joie les inondait. Ils partirent tous les trois, et Esteban parlait, riait... Stéph' et Cat' se regardaient en souriant, sans oser dire un mot, de peur de rompre le charme. Ils se retrouvèrent à la plage, et Esteban s'arrêta de parler. Il s'assit entre Vaness et Stéphie et, silencieusement, en se tenant les mains, ils regardèrent la nuit tomber. Lorsque les étoiles se mirent à scintiller, Esteban se laissa aller.
Spontanément, il leur parla de son père. Il n'était plus là, mais il l'aimait quand
même.
" On se ressemble, disait-elle, on est tous les deux épris de liberté, il a vécu sa vie comme il la rêvait, et c'est ce
que je veux faire ! Mais moi, quand j'aime les gens, j'essaie de les protéger, pas de les détruire ! Pourquoi il a tout foutu en l'air ?"
Et les larmes coulaient le long de ses joues, sans discontinuer. Cat' et Stéph' le consolaient, le cajolait, tant et
si bien qu'il se calma. Il les regarda l'un après l'autre, leur serra fort les mains...
" - On sera toujours ensemble. On s'aimera plus que toujours. Pour l'éternité éternelle...
- L'éternité plus un jour, l'interrompit Stéph'.
- Mais regarde Esteban, reprit Vaness, elle est devant toi l'éternité ! Ouvre tes yeux. Ouvre ton coeur... "
Esteban acquiesça. Ils restèrent un long moment à regarder les étoiles, à écouter les vagues. Ils se quittèrent en silence, chacun rentrant chez soi, plein d'une émotion indéfinissable.
Vers sept heures du matin, le lendemain, Esteban fut réveillé en sursaut par un formidable coup de tonnerre. Vingt minutes plus tard, la pluie se mit à tomber avec violence.
Il a plu sans cesse pendant trois jours. Trois longs jours où Esteban et Cat' ont connu l'enfer. Trois longs jours où
Catherine, Catherine la forte, Catherine l'insensible, a pleuré, crié, hurlé... Trois longs jours où Esteban, blanc, sans expression, ne pouvait articuler qu'un seul mot :
" Pourquoi ?"
Il ne pensait plus qu'à cela le beau Esteban, la beau Esteban au teint de cadavre et aux yeux vitreux.
" Pourquoi ?"
C'est Cat' qui a hurlé, sur la plage du dernier soir :
" Pourquoi ?"
C'est Cat' qui sanglotait :
" Il avait tout pour être heureux. Il venait d'être reçu au Bac. Il était beau. Il était gentil. Il était merveilleux.
Pourquoi?"
Esteban regardait la mer, mais sans la voir. Soudain, Cat' se mit à le secouer, de toutes ses forces :
" Mais ne reste pas comme çà ! Mais réagis ! Esteban ! Stéph' est MORTE ! Elle s'est suicidée ! A dix-sept ans ! Pourquoi
Esteban ? Pourquoi !!!"
Esteban avait baissé la tête, la laissant dodeliner au gré des secousses de Cat'. Cat' qui relâchait son étreinte.
Lorsque Esteban releva la tête, il pleurait. Il vidait enfin son corps de toutes les contraintes qu'il s'était imposé.
Pendant trois jours, ses pensées avaient été :
" Pourquoi ? Ne pas pleurer. Pourquoi ? Ne pas pleurer..."
Toute la tension de ces derniers jours le quittait.
Il s'est levée.
Tout doucement.
Il a regardé la mer, l'horizon.
Il est tombée à genoux.
Il a murmuré :
" Je ne peux plus lutter. Je ne suis pas de taille..."
Il a murmuré :
" C'est pas possible, c'est pas possible, non, non..."
Dans un gémissement, il a prononcé :
" Stéph', Stéph', m'abandonne pas. J'ai besoin de toi, moi. Je te rejoindrais. Je te le jure."
Il s'est relevé, le petit Esteban. Et il a hurlé. Une fois. A la mort. Puis il s'est effondrée. Sur le sable. Cat' l'a
rejointe. Et ensemble, ils ont attendu la nuit. En pleurant.
